Un monde médiéval hostile à la croissance économique

Publié le par WalkTsin

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Un monde médiéval hostile à la croissance économique

 

Le premier chapitre, « Structures spatiales et temporelles », dresse les cadres de cet Occident médiéval. Cadres géographiques, d’abord. L’Occident médiéval est un « grand manteau de forêts » où nombreux sont ceux qui circulent, malgré les nombreux obstacles au déplacement. Jacques Le Goff note que c’est seulement au XIVème siècle que la sédentarisation devient normale… L’Occident médiéval se définit aussi par rapport à ce qu’il n’est pas : les schismatiques – Byzance –, les infidèles – les musulmans –, les païens – à convertir. La chrétienté médiévale hésite aussi entre l’ouverture – que ce soit les croisades ou les emprunts techniques, architecturaux ou scientifiques – et la fermeture – l’Occident du Moyen Âge exclut les non chrétiens.

 

Le cadre mental est constitué par l’Au-Delà, avec Dieu, dont les représentations évoluent, le Diable, qui est une création de la société féodale et les anges, qui font le lien entre la Terre et le Ciel.

 

Le cadre temporel est complexe. Globalement, dans cette société chrétienne, le temps n’appartient qu’à Dieu. Vouloir le mesurer, le contrôler, c’est commettre un péché. Si bien que la mesure du temps est l’apanage des puissants. Une opposition stricte entre la nuit et le jour et entre l’été et l’hiver structure les mentalités médiévales. Le temps est aussi un révélateur social : par exemple, chaque année, vient le moment, pour les paysans, de payer leurs redevances au seigneur ; l’année liturgique célèbre les grands moments de la vie du Christ.

 

 

Un deuxième chapitre traite de la « vie matérielle ». D’emblée, l’auteur insiste sur le médiocre équipement de l’Occident médiéval, qui ne peut guère s’améliorer dans la mesure où innover constitue un péché car, la nouveauté risque de rompre l’équilibre social et économique. Le machinisme est très peu développé. Le bois est le matériau le plus utilisé au Moyen Âge, ce dernier est le monde du bois. Les cathédrales, les châteaux, les monastères que l’on visite aujourd’hui ne doivent pas faire illusion : ils ne sont que les quelques ossements d’un corps fait de bois, de torchis et de paille.

 

Certes, le progrès technique existe quand même : la diffusion du moulin, la création du gouvernail d’étambot et de la boussole, l’invention de la poudre et de la perspective en peinture furent aussi des réalités du Moyen Age occidental.

 

Cependant, l’économie médiévale n’a qu’un seul but : la subsistance. Les mentalités, imprégnées de religion, considèrent que tout calcul visant à dépasser l’état de subsistance est un péché de démesure. L’économie médiévale est donc condamnée à la stagnation, pour plusieurs raisons : le régime féodal dépossède les paysans de leurs surplus, l’Eglise effectue des dépenses de luxe, tout comme l’aristocratie qui dilapide ses surplus au nom de la largesse chrétienne. Tout s’oppose à l’accumulation de capital nécessaire à la croissance économique.

 

Puisque le monde médiéval ne vise que la subsistance, il est constamment au bord de la limite. C’est un monde de la peur de la faim et de la faim elle-même. Une mauvaise récolte, et c’est la famine, et son cortège d’horreurs. Ce monde au bord de la limite rend vulnérable aux maladies et aux atteinte physiques le bétail et les hommes. A cette insécurité matérielle répond la religion qui est, alors, la seule sécurité sociale de l’époque avec ses croyances aux miracles et sa promesse du Paradis, encore que l’Enfer existe aussi.

 

Il y a bien eu une croissance au Moyen Âge, mais ce fut d’abord une croissance démographique, entraînant l’augmentation des prix. Au XIIIème siècle, l’économie-argent, c’est-à-dire une économie où la monnaie joue un grand rôle dans les échanges, est en train de remplacer l’économie-nature, où les échanges sont réduits au strict minimum.

La diversité, c’est le mal au Moyen Âge

 

 

Puis Jacques Le Goff en vient à s’intéresser à la société médiévale, décrite comme une société composée de trois ordres dans la littérature de l’époque : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent. Mais ce schéma triparti tend à voler en éclat avec l’émergence d’une classe « trouble-fête », celle des marchands, liée à l’essor urbain.

 

Se développe alors la métaphore du corps humain pour sauver l’unité de la Chrétienté : le Mal, c’est la diversité, le Bien, c’est l’unité.

 

La société médiévale est donc une. Ainsi, briser son unité constitue un scandale. C’est que la mentalité médiévale est obsédée par le groupe, par le collectif. L’individu n’existe qu’en tant que membre d’un groupe. Le grand péché, c’est de se singulariser. L’individu existe dans le cadre de plusieurs groupes : la famille, la seigneurie, les communautés villageoise ou urbaine.

 

L’auteur insiste sur ce qu’il appelle les « luttes de classes », tant entre bourgeois et nobles, qu’au sein des campagnes entre paysans et seigneurs et dans les villes entre le petit peuple et les riches bourgeois.
Quelques lieux constituent des centres sociaux importants dans l’Occident médiéval, et d’abord l’église, centre de la vie paroissiale et qui remplit des fonctions multiples : foyer de vie spirituelle, lieu de réunions, de marchés, de jeux…

 

Les châteaux voient évoluer une société castrale où se mêlent les jeunes fils des vassaux, la domesticité et les amuseurs. Le moulin est un lieu de rencontre et de rassemblement où l’on croise autant les moines, qui y font la quête, que les prostituées. Mais le grand centre social est la taverne, centre du vice aux yeux du curé mais lieu où se tiennent les réunions paroissiales, où s’organisent les jeux de hasard, où l’on a l’occasion de boire de l’alcool.

 

Mais la société médiévale a aussi ses exclus. D’abord, tous les métiers liés au sang et donc à l’impureté, sont dévalorisés. La société du Moyen Age devient de plus en plus impitoyable pour ceux qui ne respectent pas l’ordre établi.

 

Les Juifs, exclus de la commune et de la féodalité ainsi que de tous les métiers, n’ont d’autre choix que de pratiquer l’usure et le commerce illégal. Les fous et les sorciers sont l’objet de persécutions à partir du XIIIème siècle, comme les sodomites, accusés de péché contre-nature. Les lépreux sont l’objet d’un grand renfermement aux XIIème-XIIIème siècle. Quant aux maladies et aux infirmités, elles sont considérées comme des signes extérieurs de péché.

 

Dans le dernier chapitre, l’auteur se consacre à l’étude des mentalités, des sensibilités et des attitudes. Il note d’emblée que ce qui domine au Moyen Âge est le sentiment d’insécurité. Pour y faire face, les hommes de ce temps ont recours à l’ancienneté, aux traditions, au passé qui rassure, et à l’intervention divine qui se manifeste par les miracles.

 

La mentalité médiévale est imprégnée de symbolisme, c’est-à-dire qu’il existe un sens caché à tout ce qui existe ou se déroule en ce bas monde. Ainsi, la nature est un réservoir de symboles. Le goût pour la lumière et les couleurs éclatantes répond à la peur que suscitent la nuit et l’obscurité. L’art gothique consiste en une domestication grandissante de la lumière.

 

L’auteur note l’évolution vers le réalisme et le rationalisme, tant dans le domaine de l’écrit, qui progresse fortement, que dans le domaine de l’art. Et, de ce fait, le monde sensible acquiert une valeur en lui-même (et non plus en tant que manifestation d’un sens caché qu’il faudrait découvrir).

 

Cependant, au XIIIème siècle, un ennemi reste encore très présent dans les mentalités : le mensonge. Le Moyen Âge tient la fausseté en horreur. Dans la littérature, un méchant est toujours menteur. Les marchands veulent tromper leur monde. C’est pourquoi, dans un monde où les choses peuvent ne pas être ce qu’elles sont, on se raccroche aux apparences. La nourriture et le vêtement doivent manifester les rangs sociaux. La gestuelle prend une place importante qui se reflète dans l’art. Et Le Goff termine son livre par l’évocation des jeux et des fêtes qui constituent des moments de détente et d’évasion pour des hommes cherchant à fuir, pour un moment, les violences et les dangers de leur civilisation.

Dans la lignée de l’école des Annales

 

La Civilisation de l’Occident médiéval a été traduit en une vingtaine de langues, ce qui témoigne du large succès de ce livre. Ce dernier constitue probablement l’une des meilleures introductions à l’histoire médiévale de l’Europe occidentale, malgré une influence marxiste, qui se traduit notamment par la récurrence de l’expression « lutte de classes ».

 

L’ouvrage de Jacques Le Goff s’inscrit dans la lignée de l’école des Annales et de l’« histoire nouvelle » : ce livre est l’étude globale d’un très vaste ensemble (l’Occident médiéval) rendu cohérent par un principe organisateur, en l’occurrence la religion chrétienne. Celle-ci, nous l’avons vu, régule tout : la vie économique, sociale, celle des individus, les représentations… C’est la raison pour laquelle, non sans anachronisme pourtant, l’auteur parle du « totalitarisme » médiéval en introduction et dans certains passages de son ouvrage.

 

L’Occident médiéval devient, dans ce livre, un « objet globalisant », une « totalité pensée », c’est-à-dire objet d’étude à partir duquel l’auteur décèle toutes les ramifications qui lui sont reliées. De l’Occident du Moyen Âge, Jacques Le Goff étudie en effet les évolutions politiques, sociales, économiques, la géographie, les mentalités, les attitudes et les comportements face au temps, aux autres ensembles civilisationnels, les représentations, l’art, les modes de vie, l’alimentation, les loisirs, les tenues vestimentaires… D’autre part, l’esprit des Annales se retrouvait dans l’étude d’un vaste champ géographique et des phénomènes de masse sur une longue durée.
 

 

LE GOFF, Jacques, La Civilisation de l’Occident médiéval, Paris, « Champs histoire », 2008 (rééd.).

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