La Chanson de Roland

Publié le par WalkTsin

 

"Il présenta à Dieu son gant droit, et de sa main saint Gabriel l'a reçu. Il a laissé pencher sa tête sur son bras, et, les mains jointes, il est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin, et saint Michel du Péril de la Mer, et, avec eux, y vint saint Gabriel ; au Paradis ils emportent l'âme du comte."


"Roland sent bien que son temps est fini. Face à l'Espagne, il est sur un sommet à pic, il s'est frappé la poitrine d'une main : "Mea culpa, mon Dieu, devant ta puissance rédemptrice, pour mes péchés, les grands et les petits, que j'ai commis depuis l'heure où je naquis jusqu'à ce jour où me voici frappé à mort !"

 

 

Ce poème épique exalte les vertus chevaleresques, magnifiées par le «beau Moyen Âge», celui des XIIe et XIIIe siècles, avec les mises à l'honneur des tempéraments si chères à ces temps, comme l'amour,l'honneur, la défense de la foi, la vaillance, la fidélité et l'amitié.

 

Ce chant est un exemple classique de chanson de geste, cette action d'aventure en mélant l'Histoire à la légende, et la célébration épique des vertus de Chevalerie, de l'honneur et de la Foi ! 

 

De toutes les chansons de geste qui fleuriront au Moyen Âge, la Chanson de Roland est, sans conteste, celle qui reflète les plus hauts sentiments, l’abnégation la plus absolue. Quand la chanson de Guillaume d’Orange ou celle de Raoul de Cambrai relatent les conflits entre seigneurs, quand la Geste de Nanteuil ou de Lorraine ne font que célébrer une lignée, la geste de Roland décrit la lutte de l’Occident contre l’Orient, de la chrétienté contre l’islam.

 

 


La chanson peut être divisée en quatre parties :

 

 La trahison de Ganelon : Ganelon, beau-frère de Charlemagne et beau-père de Roland, jaloux de la préférence de Charlemagne envers son neveu auquel l'empereur a confié l'arrière-garde de ses armées, trahit Roland. Il intrigue avec le calife Marsile, roi des Sarrasins pour s’assurer de la mort de Roland. Cette partie va des laisses 1 à 79 dans la chanson.

 

La bataille de Roncevaux : Roland et son compagnon le chevalier Olivier meurent dans la bataille ainsi qu'un grand nombre de Sarrasins et de Francs. Cette partie va des laisses 80 à 176.

 

La vengeance de Charlemagne sur les Sarrasins : Roland avait sonné du cor pour alerter Charlemagne mais quand ses armées arrivent pour secourir l'arrière-garde, le comte est déjà mort. Charlemagne venge alors son neveu en battant les Sarrasins avec l'aide de Dieu. Cette partie va des laisses 177 à 266.

 

Le jugement de Ganelon : Après la bataille, Charlemagne fait juger Ganelon qui est condamné à mourir écartelé. Cette partie va des laisses 267 à 291.


Nous allons publier seulement la fin, c'est à dire la mort de Roland, dans une version modernisée pour mieux comprendre. La geste en entier est lCI

 

Vers le ciel a tendu ses mains jointes,  Prie Dieu qu'il lui donne le paradis. Voici mort Turpin, le guerrier de Charles,  Par grandes batailles et par beaux sermons, Contre les paiens il fut son champion, Dieu lui ait sainte bénédiction...

 


 

168

Roland sent bien que sa mort est proche :
sa cervelle sort par ses oreilles.
Il prie d'abord pour ses pairs, que Dieu les appelle à lui,
et pour lui-même ensuite à l'ange Gabriel.
Pour éviter tout reproche, il prit l'olifant,
et Durendal son épée dans l'autre main.
Plus loin encore qu'une portée d'arbalète,
il se dirige vers l'Espagne, dans un guéret.
En haut d'un tertre, sous deux beaux arbres,
il y avait quatre blocs taillés dans le marbre.
Sur l'herbe verte, il est tombé à la renverse ;
il s'est pâmé, car sa mort est proche.

169

Hauts sont les monts et très hauts les arbres.
Il y avait quatre blocs de marbre brillants.
Sur l'herbe verte, le comte Roland se pâme.
Un Sarrasin ne cesse de l'observer ;
couché par terre entre les autres, il faisait le mort,
avait couvert de sang son corps et son visage ;
il se redresse et arrive en courant.
Il était beau et fort et très courageux,
dans son orgueil, il fait une folie qui lui sera fatale :
il porte la main sur Roland et sur ses armes.
Alors il dit : "Le neveu de Charles est vaincu !
J'emporterai cette épée en Arabie."
Comme il la tirait, le comte reprit quelque peu ses sens.

170

Quand Roland sent qu'on lui enlève son épée,
il ouvre les yeux, et lui a dit :
"Toi, sauf erreur, tu n'es pas des nôtres !"
De l'olifant, qu'il ne voulait pas lâcher un instant,
il l'a frappé sur le heaume aux gemmes serties dans l'or ;
il brise l'acier, le crâne et les os,
et de la tête lui a fait sortir les deux yeux,
puis à ses pieds il l'a reversé mort.
Alors il dit : "Vil païen, comment as-tu osé
porter la main sur moi, à tort ou à raison ?
Nul n'entendra parler de toi qui ne te prenne pour un fou.
Mon olifant en est fendu par le bout,
et le cristal et l'or en sont tombés."

171

Quand Roland sent qu'il a perdu la vue,
il se redresse, rassemble ses forces tant qu'il peut ;
tout son visage a perdu sa couleur.
Droit devant lui il a vu une pierre :
plein de chagrin et de dépit, il y frappe dix coups ;
l'acier grince fort, mais ne se brise ni ne s'ébrèche.
"Eh !" dit le comte, "sainte Marie, aide-moi !
Eh ! Durendal, quel dommage pour vous si bonne !
Puisque je meurs, je ne me charge plus de vous.
Que de victoires j'ai remportées sur les champs de bataille,
que de grandes terres j'ai conquises avec vous,
qui maintenant sont à Charles, à la barbe chenue !
Qu'il ne soit pas couard, celui qui vous possédera !
C'est un vaillant qui vous a longtemps tenue.
En France la sainte, jamais il n'y en aura de tel."

172

Roland frappa sur le bloc de sardoine :
l'acier grince fort, mais ne se rompt ni ne s'ébrèche.
Quand Roland voit qu'il ne peut la briser,
tout bas, pour lui, il commence à faire sa plainte :
"Eh ! Durendal, comme tu es claire et brillante !
Comme tu flamboies et resplendis au soleil !
Charles se trouvait aux vallons de Maurienne
quand, par son ange, Dieu lui manda du ciel
qu'il te donnât à un comte qui soit capitaine ;
alors le grand, le noble roi, me la ceignit.
Je lui conquis l'Anjou, la Bretagne avec elle,
et lui conquis le Poitou et le Maine,
je lui conquis Normandie la franche,
et lui conquis la Provence et l'Aquitaine,
la Lombardie et toute la Romagne ;
je lui conquis la Bavière et toute la Flandre,
la Bulgarie et toute la Pologne,
Constantinople, dont il reçut l'hommage ;
en Saxe aussi il commande à son gré ;
je lui conquis l'Ecosse et l'Irlande,
et l'Angleterre, qu'il possédait en domaine personnel ;
et avec elle je lui ai conquis tant de pays et de terres
qui maintenant sont à Charles à la barbe blanche.
De cette épée je m'afflige et je m'attriste :
j'aime mieux mourir que la savoir aux mains des païens ;
Dieu, notre père ! épargne cette honte à la France !"

173

Roland frappa sur une pierre dure,
en fait tomber plus que je ne sais vous dire.
L'épée grince fort, mais ne se casse ni ne se brise,
haut vers le ciel elle a rebondi.
Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas,
avec tendresse il fait sa plainte tout bas, pour lui :
"Eh ! Durendal, comme tu es belle, et si sainte !
Dans ton pommeau à or, il y a bien des reliques :
de saint Basile du sang, une dent de saint Pierre,
et des cheveux de monseigneur saint Denis,
et du vêtement de sainte Marie ;
il n'est pas juste que des païens te possèdent ;
par des chrétiens tu dois être servie.
Qu'il ne soit pas couard, celui qui te possédera !
J'aurai par toi conquis de grandes terres
qui maintenant sont à Charles à la barbe fleurie ;
l'empereur en est célébré et puissant."

174

Quand Roland sent que la mort s'empare de lui,
que de la tête elle lui descend au coeur,
il est allé en courant sous un pin ;
sur l'herbe verte il s'est couché face contre terre,
sous lui il met son épée et l'olifant.
Il se tourna, la tête face à l'ennemi païen ;
il l'a fait parce qu'il veut à tout prix
que le roi Charles et tous les siens disent
du noble comte qu'il est mort en conquérant.
Il bat sa coulpe à petits coups répétés,
pour ses péchés il présenta à Dieu son gant.

175

Roland sent bien que son temps est fini.
Face à l'Espagne, il est sur un sommet à pic,
il s'est frappé la poitrine d'une main :
"Mea culpa, mon Dieu, devant ta puissance rédemptrice,
pour mes péchés, les grands et les petits,
que j'ai commis depuis l'heure où je naquis
jusqu'à ce jour où me voici frappé à mort !"
Il a tendu vers Dieu son gant droit :
du ciel les anges descendent jusqu'à lui.

176

Le comte Roland était étendu sous un pin ;
face à l'Espagne il a tourné son visage.
De bien des choses il se prit à se souvenir :
de tant de terres qu'il avait conquises, le vaillant,
de France la douce, des hommes de son lignage,
de Charlemagne, son seigneur, qui l'avait élevé ;
il ne peut faire qu'il ne pleure ni ne soupire.
Il ne veut pas, pourtant, s'oublier lui-même,
il bat sa coulpe, demande pardon à Dieu :
"Père véritable, qui restes toujours fidèle,
qui de la mort ressuscitas saint Lazare,
et qui des lions sauvas Daniel,
préserve mon âme de tous les périls
que, dans ma vie, m'ont valus mes péchés !"
Il présenta à Dieu son gant droit,
et de sa main saint Gabriel l'a reçu.
Il a laissé pencher sa tête sur son bras,
et, les mains jointes, il est allé à sa fin.
Dieu envoya son ange Chérubin,
et saint Michel du Péril de la Mer,
et, avec eux, y vint saint Gabriel ;
au Paradis ils emportent l'âme du comte."

 

Publié dans Histoire de France

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