L’argent au Moyen Age

Publié le par WalkTsin

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En ces temps de crise financière comme ils disent, un petit rappel du monde "financier" en des temps plus sains ...

 

 

L’argent au Moyen Age

 

Le Moyen Age n’a pas inventé le capitalisme. C’est un univers exotique dans lequel le don l’emporte sur le gain, le salut sur l’enrichissement, rappelle Jacques Le Goff dans un ouvrage lumineux.
Un échange peut accoucher d’un essai tonique. Le Moyen Age et l’argent, de Jacques Le Goff (86 ans), est né d’une conversation entre notre grand médiéviste et un autre historien, Laurent Theis, son ancien élève et éditeur. Alors que celui-ci lui demandait, en pleine crise des subprimes, si l’argent avait une place comparable dans le déclenchement des crises au Moyen Age, Le Goff se lança dans un de ces grands dégagements, clairs, précis, savants, dont il a le secret.


L’argent au Moyen Age, expliqua-t-il, n’a pas le sens englobant actuel de richesse. Le terme désignait alors le métal. Quant à la monnaie, elle mesurait la valeur des choses avant d’être un instrument d’échange.


Dans le système féodal, son usage est limité. Les biens sont distribués sous la forme de redevances en nature. La monnaie est donc rare jusqu’au XVIIIème siècle, même si elle est plus abondante entre les XIIIème et XVème siècles – période d’essor commercial et urbain – qu’aux siècles précédents. Dans la conscience d’un homme du Moyen Age, la richesse se mesure en terres, en hommes, en pouvoir, pas en argent monétisé.

 

Le clivage est entre le faible et le puissant (humiles/potentes), pas encore entre le pauvre et le riche (pauper/dives).

 

L’enrichissement terrestre n’est d’ailleurs pas concevable. Le plus bel « investissement » est dans le salut, par l’aumône. Dans l’échelle des valeurs, le don l’emporte sur le gain, la charité sur le profit…

 

Le talent de Jacques Le Goff, c’est d’aborder l’époque en anthropologue, de nous faire accéder pas à pas à la conscience de cet homme médiéval si étranger, exotique, dit-il. Deux thèmes irriguent ce livre : le sort des monnaies et l’attitude de la chrétienté face à l’argent.

 

Dans une société dominée par la religion, l’usurier est l’un des pécheurs les plus sévèrement condamnés par l’Eglise.

 

Pas pour sa seule cupidité. En exigeant un intérêt, il se rend coupable de vendre le temps, lequel n’appartient qu’à Dieu. Et il aggrave son cas en gagnant de l’argent sans travailler.
Pourtant, l’Eglise saura trouver des petits arrangements permettant de gagner à la fois de l’argent et la vie éternelle : la confession et la restitution, par les héritiers, des intérêts levés sur les emprunteurs.

 

Jacques Le Goff a abordé certains de ces thèmes, il y a près de vingt-cinq ans, dans La Bourse et la vie. L’historien, en digne héritier de Marc Bloch, n’a en réalité jamais cessé d’explorer l’argent, la richesse, l’échange depuis son premier livre, Marchands et banquiers au Moyen Age (Que sais-je ?) publié en 1957.

 

Ce nouvel essai recèle pour lui une autre vertu, celle de régler son compte – en toute courtoisie – à Giacomo Todeschini, l’auteur de Richesse franciscaine. De la pauvreté volontaire à la société de marché (Verdier poche 2008).

 

Selon l’historien italien, les Franciscains, en célébrant chez le marchand, « protagoniste laïc de la richesse transitoire », « une haute vertu, voire un héroïsme civique », auraient assigné au marché un rôle clef dans l’édification de la future société chrétienne.

 

« Thèses infondées, anachronismes ! » s’insurge Jacques Le Goff. L’argent a joué un rôle important dans la constitution des Etats en France et en Angleterre, les techniques financières ont progressé, mais, faute d’un marché global, on ne peut pas parler de précapitalisme. « Encore moins de prétendues théories économiques ! »
Il faudra patienter jusqu’en 1776, année de la publication de Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, d’un certain Adam Smith.
 

 

L’Express

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L’argent peu sonnant et bien pensant du Moyen-Age


Pour l’un des plus grands médiévistes français, l’économie d’alors, imprégnée de religion, n’avait pas les mêmes valeurs que celles d’aujourd’hui. La subsistance en était le moteur, pas l’appât du gain. Explication de texte.
Jacques le Goff, né en 1924, un de nos plus grands médiévistes, est un adepte de l’anthropologie historique, un ardent explorateur des mentalités. Pour lui, le Moyen-Age, éclairé et innovateur, commence avec l’effondrement de l’Empire romain, mais ne s’achève pas avec la découverte de l’Amérique comme le font beaucoup d’universitaires, mais au moment des Lumières. Fort de cette approche globale, il dissèque dans un très alerte essai comment le Moyen-Age a été confronté à l’argent.

 

La conception de l’argent-monnaie d’ aujourd’hui n’a en fait que peu de chose en commun avec la perception médiévale: l’économie d’alors est avant tout basée sur une idée religieuse essentielle, à savoir qu’une fois ses besoins matériels assouvis, c’est pêché d’aller au delà, de s’enrichir sans raison, surtout sans travailler. On est loin, très loin, du capitalisme que certains, selon Le Goff, auraient fait démarrer à cette époque : la notion même de gain n’y est possible que si on achète – ou rachète – ses fautes pour arriver dans les meilleures dispositions le jour de son trépas.

 

De plus, dans cette société totalement dominée par l’Eglise, l’argent est rare, réservé à quelques uns. La richesse est d’abord spirituelle, puis terrienne, puis guerrière, enfin seulement commerçante. La preuve : c’est l’usurier qui commet le pire des actes répréhensibles car il gagne de l’argent sans travailler, en dormant, en prêtant à des taux élevés (20% en moyenne), quand nombre de rois dévaluaient allègrement leurs monnaies, quand nombre de nobles ne remboursaient jamais leurs dettes, quand nombre d’ ecclésiastiques, papes en tête, recouraient à des banquiers étrangers.

 

Car les puissants trouvaient toujours des arrangements à leurs finances. Ainsi les prêteurs du peuple étaient habiroux – donc non concernés par le péché suprême – , pour des sommes peu élevées, mais chrétiens venus d’ailleurs, peu regardants lorsqu’il s’agissait de financer les dépenses de l’Eglise ou des royaumes dépenses de plus en plus somptueuses. Croisades, guerres, mariages et cathédrales ont nécessité beaucoup de subsides, tout comme le goût de plus en plus marqué du luxe et du faste des puissants. On connaît le sort maudit du prêteur Jacques Coeur, que le roi a fait emprisonner car, ayant trop de dettes, il ne pouvait plus le rembourser.

 

 

L’argent médiéval a connu son expansion avec le commerce, donc surtout dans les villes où les corporations et sociétés civiles se sont développées. Ce sont elles qui ont progressivement donné de l’importance à la monnaie, mais jamais au point d’en faire un nouveau centre d’intérêt, un nouveau dieu comme cela est le cas aujourd’hui.

 

Avec détermination, réglant quelques comptes entre historiens au passage, Le Goff combat certaines thèses jusque là bien établies : malgré l’expansion des territoires, il n’y a jamais eu de marché unique, ni même d’entreprise complémentaire hors des besoins vitaux et des unions passagères. Donner de l’argent était plus important que de le gagner. Le Moyen-Age a certes fait évoluer les techniques financières, mais il n’a jamais été capitaliste. Tout juste profondément religieux.

 

« Le Moyen-Age et l’argent », de Jacques le Goff, Perrin, [avril 2010], 244 pages, 20 euros
La Tribune

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A
Merci d'attirer notre attention sur cet ouvrage. Il est vrai que le moyen reste une période mal connue du grand public alors qu'elle mériterait beaucoup plus d'attention pour en saisir les nuances<br /> et les subtilités.
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