ÉLOGE DE JEANNE D’ARC

Publié le par WalkTsin

 

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Qu’elle est belle, la génération chaste ! Quelle auréole autour de son front !Sa mémoire est immortelle devant Dieu et devant les hommes. Elle triomphe, couronnée d’un éternel diadème ; sans tache au milieu des combats, elle a remporté le prix de la victoire.


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Quam pulchra casta generatio cum claritate ! Immortalis est enim memoria illius apud Deum et apud homines...

In perpetuum coronata triumphat, incoinquinatorum certaminum præmium vincens.

 

Qu’elle est belle, la génération chaste ! Quelle auréole autour de son front !Sa mémoire est immortelle devant Dieu et devant les hommes. Elle triomphe, couronnée d’un éternel diadème ; sans tache au milieu des combats, elle a remporté le prix de la victoire.

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MESSIEURS,

 

Dieu, qui tient les fléaux à Ses ordres, et qui fait de la foudre Son ministre, laisse le plus souvent aux passions déchaînées le soin d’exécuter Ses volontés et d’accomplir Ses éternels desseins. Telle est, si je ne me trompe, la part ordinaire de la Providence dans l’histoire des siècles : l’homme se meut, s’agite dans la libre sphère de ses pensées, de ses désirs souvent coupables ; et Dieu, habile à tirer le bien du mal, convertit en moyens les obstacles, et du crime lui-même se forge une arme puissante. Alors le résultat est de Dieu, et il est toujours admirable ; mais l’action est de l’homme, et presque toujours elle est digne de blâme.

 

Et voilà ce qui rend l’étude de l’histoire si profondément affligeante : pas une page qui ne soit ensanglantée ; les plus hideuses passions y sont perpétuellement en jeu ; la gloire n’obtient guère ce nom que par indulgence ; et la main, fatiguée, rejetterait mille fois ce livre souillé, si l’action divine n’apparaissait au-dessus de ces conflits et de ces agitations, gouvernant les choses par une volonté d’autant plus ferme et plus sage que l’instrument est plus rebelle et plus aveugle.

 

Pourtant, il n’en est pas toujours ainsi. Dieu n’emprunte pas toujours Ses moyens à l’ambition ou à la malice des hommes ; quelquefois Il les crée Lui-même. Quand Ses doigts sacrés sont las de ne toucher que des armes impures, Lui-même Se lève, descend dans l’arène, et prend en main Sa propre cause. Et comme alors Il avoue Son instrument, toujours Son instrument est saint ; et comme c’est Sa propre puissance qu’Il veut faire éclater, ordinairement Son instrument est faible.

 

Alors apparaît dans l’histoire un de ces rares héros, qu’on dirait descendus des cieux, en qui la gloire ne trouve pas de faiblesses à effacer ; et le regard, attristé de n’avoir rencontré partout, dans le champ des annales humaines, que le vice sous le masque de l’honneur, que le crime sur le pavois de la fortune, se repose délicieusement, par exemple, sur le front chaste et pur d’une femme intrépide, d’une vierge guerrière, en qui la bravoure est rehaussée par l’innocence, et dont les traits, plus angéliques qu’humains, révèlent une vertu divine et une inspiration mystérieuse. Et le coeur s’écrie avec transport : Qu’elle est belle la chaste héroïne ! Quelle auréole de gloire autour de sa tête ! Sa mémoire est immortelle devant Dieu et devant les hommes ; sans tache au milieu des combats, elle a remporté le prix de la victoire : Quam pulchra, etc.

 

Ces paroles de l’Esprit-Saint, Messieurs, déjà vous les avez appliquées à votre brave et pudique libératrice.

Être surnaturel en qui la beauté prend sa source dans l’innocence, la gloire dans la vertu : Quam pulchra casta generatio cum claritate ! Immortelle héroïne que le ciel et la terre ont couronnée d’un éternel diadème, et dont la mémoire, toujours bénie, est encore aujourd’hui, après quatre cents ans, l’objet d’un triomphe : in perpetuum coronata triumphat. Guerrière d’un nouveau genre, et qui, elle aussi, sans peur comme sans reproche, dans les camps, au champ de bataille et sur l’échafaud, a remporté, sans la souiller jamais, la triple palme de la virginité, de la victoire et du martyre : incoinquinatorum certaminum proemium vincens.

 

Messieurs, le sujet qui s’offre à moi est immense ; je devrai restreindre une matière que trop d’abondance pourrait appauvrir. Les nobles exploits de Jeanne d’Arc vous appartiennent : cette vie illustre est comme l’héritage propre de votre cité ; chacun de vous en connaît jusqu’au moindre détail.

 

Souffrez donc que, du haut de cette chaire, je sois moins historien que prêtre, et qu’en face des autels je proclame ces grands principes qui seront toujours compris en France : que C’EST LA JUSTICE QUI ÉLÈVE LES NATIONS, et que C’EST LE PÉCHÉ QUI LES FAIT DESCENDRE DANS L’ABÎME (Prov., XIV, 34) ; qu’il est une providence sur les peuples, et qu’en particulier il est UNE PROVIDENCE POUR LA FRANCE : providence qui ne lui a jamais manqué, et qui n’est jamais plus près de se manifester avec éclat que QUAND TOUT SEMBLE PERDU ET DÉSESPÉRÉ ; que le plus riche patrimoine de notre nation, la première de nos gloires et la première de nos nécessités sociales, c’est notre sainte religion catholique, et qu’un Français ne peut abdiquer sa foi sans répudier tout le passé, sans sacrifier tout l’avenir de son pays.

 

Telles sont, je l’espère, Messieurs, quelques-unes des convictions que je réveillerai dans vos âmes, et qui ressortiront du fond de mon sujet. Mais des vérités plus pratiques encore nous seront montrées : nous verrons que la vertu la plus délicate est loin d’être inconciliable avec la plus intrépide bravoure ; qu’entre les mains de Dieu la faiblesse devient plus forte que toutes les puissances humaines ; enfin, et ce qui est plus chrétien encore, nous verrons que tout ce qui sert aux desseins de Dieu porte l’empreinte de la croix, et que le cachet de l’inspiration céleste est inséparable du sceau de la douleur. Hâtons-nous d’entrer en matière. Jeanne d’Arc, suscitée de Dieu pour opérer le salut de la France, commençant cette oeuvre réparatrice par ses exploits, la consommant par ses malheurs. En d’autres termes, Jeanne d’Arc, bras de Dieu qui renverse les ennemis de la France ; Jeanne d’Arc, victime qui désarme le bras de Dieu, tel est le sujet et le partage de ce discours.

PREMIÈRE PARTIE.

 

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Il faut le dire, Messieurs, l’histoire, quand elle est écrite par les hommes, ne justifie guère son nom et se rapproche trop souvent de la fable. Outre que les passions et les préjugés tiennent presque toujours la plume, l’homme ne peut dire que ce qu’il sait. Or, deux éléments essentiels lui manquent, faute desquels la certitude historique lui échappe dans la plupart de ses appréciations concernant les hommes ou les choses : il ne connaît ni les ressorts secrets qui font mouvoir les coeurs, ni les conseils plus secrets encore de Dieu dans le gouvernement des peuples. Le grand jour des révélations divines, nous dit l’Ecclésiaste, sera celui des réalités de l’histoire : Et tempus omnis rei tunc erit ( Eccles., III, 17). Jusque-là, tout n’est qu’incertitude, prévention, système : Omnia in futurum servantur incerta (Eccles., IX, 2) ; à moins, pourtant, que Dieu ne s’explique Lui-même : c’est ce qu’Il a fait dans les livres saints et par les hommes inspirés. Là, on voit à découvert la cause humaine et la raison divine de ces grands événements qui bouleversent ou qui sauvent les empires. Instruisons-nous à cette école, Messieurs ; prenons l’Esprit-Saint pour guide ; et, dans l’histoire d’Israël apprenons à connaître la nôtre. La merveilleuse vie de Jeanne vous paraîtra un épisode biblique, un chapitre emprunté du Livre des Rois ou des Juges. L’Esprit-Saint semble avoir dicté, il y a quatre mille ans, les annales de la France.

 

Il est écrit au Livre des Juges que « Dieu laissa subsister au milieu de Son peuple chéri des peuples rivaux et ennemis. Voilà le fait ; le motif, apprenez-le : “ Afin d’instruire et d’éprouver ainsi Israël, et de tenir au milieu de lui son châtiment tout prêt à l’instant où il abandonnerait le Seigneur son Dieu : ut in ipsis experiretur Israelem, utrum custodiret proecepta Domini (Judith, II et III) ” ». « Les Israélites firent le mal aux yeux du Seigneur, et ils oublièrent leur Dieu ; et le Seigneur, irrité, les livra aux mains de leurs ennemis, auxquels ils restèrent assujettis huit ans. Et ayant crié vers le Seigneur, Il leur suscita un sauveur qui les délivra (ibid.). Et de nouveau les enfants d’Israël commirent le mal aux yeux du Seigneur, qui les abandonna aux mains des Philistins, pendant quarante ans... (Ib. XIII). Je m’arrête ; l’histoire entière de ce peuple n’est qu’une suite d’alternatives semblables. Frappé le jour où il s’est rendu prévaricateur, le terme de son châtiment est déjà fixé par le Seigneur. Et quand les oppresseurs se flattent d’anéantir à tout jamais leur victime, le Très-haut, qui veut l’amendement de Son peuple et non pas sa ruine, brise la verge orgueilleuse dont Il s’était servi ; le Dieu vengeur redevient un père ; et Israël, soutenu par Son bras, poursuit sa destinée divine à travers les siècles.

 

L’application est facile, Messieurs ; mais si elle est glorieuse pour nous, à Dieu ne plaise que je veuille la rendre injurieuse pour un grand peuple, notre voisin, et aujourd’hui notre allié ! Quand je n’aurais pas appris, avec Bossuet, que les habitants de cette île, la plus célèbre du monde, tirent leur origine des Gaules, et que quelques restes du sang de nos pères coulent encore dans leurs veines (Bossuet, Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre), le prêtre français pourrait-il oublier l’hospitalité si empressée que lui offrit, aux jours de ses malheurs, cette terre d’où les saines croyances avaient pu s’enfuir, mais où les sentiments généreux ne s’étaient pas éteints ? Or, l’Esprit-Saint a dit : « Vous n’aurez point en aversion l’Iduméen, parce qu’il vient de même sang ; ni l’Égyptien, parce que vous avez été étrangers dans sa terre » (Deut., XXIII, 7).

 

Cependant, Messieurs, si NOTRE FRANCE EST UNE NATION PRÉDESTINÉE, UN AUTRE PEUPLE DE DIEU SOUS LA LOI NOUVELLE, LE ROYAUME DE JÉSUS-CHRIST, comme le dira notre héroïne, l’Angleterre, dans le plan divin, fut pour nous, pendant plusieurs siècles, ce rival nécessaire, ce providentiel ennemi, instrument permanent des justices de Dieu. Un pied dans son île et l’autre sur notre continent, son regard envieux épiait nos fautes, et sa politique habile, je ne veux pas dire astucieuse, ne manquait jamais d’en profiter.

 

Et quand nos propres iniquités, se mettant d’intelligence avec ses vues ambitieuses, appelaient sur nous de justes rigueurs, auxiliaire ardent et ministre intéressé de la vengeance divine, l’Angleterre aussitôt se jetait sur sa proie ; ses légions asservissaient nos plus riches cités et nos plus belles provinces ; ses rois prenaient le titre orgueilleux de monarques de France. Puis quand la couronne allait s’affermir sur leur tête ; quand le plus beau royaume après celui du Paradis allait passer tout entier et à jamais sous un joug étranger, – joug odieux et pesant, après quatre siècles il est permis de le dire : il y avait si loin du gouvernement facile et paternel de nos rois à l’administration rigide et supputatrice des insulaires, si loin de l’étendard des lis à celui des léopards ! – alors le Dieu de la France, se souvenant de Son peuple et de LA MISSION QU’IL LUI A DONNÉE POUR LA GLOIRE DE SON NOM ET LE TRIOMPHE DE SON ÉGLISE, venait à son aide et dissipait tout à coup ses fiers oppresseurs, comme la tempête disperse la paille légère.

Plus d’une fois déjà l’intervention divine avait été manifeste en faveur de la France. Naguère, sous les murs de Chartres, le bras de la Vierge Marie, plus encore que les éléments, avait désarmé le vainqueur de Crécy et de Poitiers (« L'intention d’Édouard était qu'il entreroit dans ce bon pays de Beauce, et se trairoit tout bellement sur cette bonne rivière de Loire. Tout-à-coup, devant Chartres , il avint un grand miracle , qui moult humilia et brisa son courage. Car : un temps et une effondre et un orage si grand et si horrible descendit du ciel en l'ost du roi d'Angleterre que il sembla bien proprement que le siècle dût finir ; car il chéoit de l'air des pierres si grosses qu'elles tuoient hommes et chevaux ; et en furent les plus hardis ébahis.

 

Et adonc regarda le roi d'Angleterre devers l'Eglise Nostre-Dame de Chartres, et se rendit et voua à Nostre-Dame dévotement, et promit, si comme il dit et confessa depuis, qu'il s'accorderoit à la paix ». FROISSARD , éd. de Buchon, pp. 51 et suiv.) ; et quand le terrible Édouard était mort, il lui restait à peine un coin de terre où poser le pied sur le sol français. Rursumque filii Israel fecerunt malum in conspectu Domini, qui tradidit eos in manus Philistinorum quadraginta annis. (Judic., XIII) Et de nouveau la France oublia le Seigneur son Dieu, qui l’avait miraculeusement protégée. Pour punir la France, Dieu fit tomber son roi dans la démence, et défendit à la victoire de seconder l’ardeur de ses héros. Azincourt, Crevant, Verneuil, journées à jamais déplorables, et qui justifient le mot de Jeanne : « que Dieu, pour punir les péchés des hommes, permet la perte des batailles » ! Une reine, dont le coeur ne sut pas devenir français, oublie qu’elle est mère ; Troyes voit briller les flambeaux d’un coupable hymen, sanction sacrilège d’un infâme traité ; et bientôt, sur le cercueil de Charles VI, la voix du héraut fait retentir ces mots inaccoutumés, qui vont troubler, dans le silence de leurs tombes, les cendres des vieux rois : Vive Henri de Lancastre, roi de France et d’Angleterre !

 

C’en était fait de la monarchie, si Dieu n’accourait à son secours. Orléans, le dernier rempart et la dernière ressource de Charles VII ; Orléans, la cité fidèle par excellence, et qui pouvait dire alors : Etiamsi omnes, ego non ; Orléans, malgré l’intrépidité de ses guerriers et l’héroïsme de ses citoyens, allait tomber au pouvoir de l’Anglais, dont rien n’arrêtera plus désormais la marche triomphante et dévastatrice. Seigneur, avez-vous oublié vos anciennes miséricordes ? Et toi, que n’es-tu là, bon connétable, que nous appelions l’Épée de la France ? – Silence ! voici briller l’ÉPÉE DE DIEU !...

 

« Fille de Dieu, va ! va ! va ! Je serai à ton aide ! va ! » Et la fille de Dieu s’est levée. Naïve enfant, des voix célestes lui ont parlé de la grand’pitié qui est au royaulme de France. Craintive et timide bergère de Dom-Rémy, le saint patron de son hameau, le Samuel français (BOSSUET, Sermon sur l’unité de l’Église), l’attend au pied de l’autel de Reims, où elle doit lui conduire l’héritier de Clovis. Malgré mille obstacles, elle a franchi les distances ; elle est aux genoux de son roi. « Gentil Dauphin, dit-elle au monarque, j’ai nom Jehanne la Pucelle, et vous mande le Roy des cieulx, par moi, que vous serez sacré et couronné à la ville de Rheims, et serez LIEUTENANT DU ROY DES CIEULX QUI EST ROY DE FRANCE ». Jamais la cour n’a vu tant de douceur et de courage, tant de simplicité et de noblesse, tant d’ardeur et de modestie, tant d’aisance et de piété. Longtemps la prudence humaine hésite, la politique délibère, la théologie discute, la science examine. Jeanne souffre avec peine ces délais, car le temps presse ; et pourtant elle se résigne à ces épreuves nécessaires, qui doivent garantir sa mission divine contre tout soupçon d’entreprise téméraire et aventureuse.

 

Enfin son généreux élan n’est plus arrêté. Elle part, et Orléans, réconforté déjà et comme désassiégé, dit le chroniqueur naïf, par la vertu céleste qui brille en cet ange mortel, salue et porte en triomphe celle qui vient au nom du Seigneur. Ici, Messieurs, je n’aurai garde de suivre Jeanne sur vos remparts, vos forteresses, vos ponts et vos redoutes, ni de redire ces hauts faits connus des plus jeunes enfants de la cité.

 

Ce que les plus expérimentés et les plus intrépides guerriers, les La Hire, les d’Illiers, les Dunois, les Xaintrailles, n’avaient pu faire en sept mois, sept jours, que dis-je ? trois jours de combat ont suffi à Jeanne pour l’accomplir. « Tout est nouveau dans cette guerre : Nova bella elegit Dominus ; c’est le Seigneur Lui-même qui a renversé les forces de l’ennemi : et portas hostium ipse subvertit. Les vaillants hommes avaient perdu le courage, et leurs mains restaient impuissantes, jusqu’à ce qu’une femme, jusqu’à ce qu’une vierge se levât en Israël : Cessaverunt fortes et quieverunt, donec surgeret Debbora, surgeret mater in Israël. Mon coeur aime les princes d’Israël. Dans le lieu où les chars ont été brisés, où l’armée ennemie a été écrasée, que l’on raconte là les justices du Seigneur et Sa clémence sur Israël. Les débris du peuple ont été sauvés ; le Seigneur a combattu par les braves. Du haut des cieux, les anges et les saints ont pris part à la bataille ; ils ont lutté contre nos ennemis : De coelo dimicatum est contra eos ; steloe adversus Sisaram pugnaverunt.

 

Le torrent de Cison a entraîné leurs cadavres. Leurs chevaux ont rompu la corne de leurs pieds dans l’impétuosité de la fuite ; les plus vaillants de leurs guerriers ont tourné le dos et se sont précipités les uns sur les autres. Levez-vous, levez-vous, Jeanne, et chantez un cantique de louange au Seigneur : Surge, surge, Debbora, et loquere canticum ! »

 

Les voûtes de ce beau temple retentissaient encore des hymnes de l’action de grâces ; Orléans avait à peine eu le temps de contempler et de bénir sa libératrice, et déjà elle affrontait de nouveaux périls. Héroïne inspirée, elle prophétise la victoire, et la victoire ne sait pas lui donner le démenti. « En nom Dieu, s’écrie-telle, il les faut combattre ; seraient-ils pendus aux nues, nous les aurons ».

 

Jargeau n’est plus aux Anglais ; les champs de Patay sont jonchés de cadavres. Un colosse effroyable écrasait hier ma patrie ; il élevait son front dominateur au-dessus des cèdres du Liban, je n’ai fait que passer, et voilà qu’il n’est plus. L’armée anglaise a disparu ; ses chefs les plus renommés, Salisbury, Glacidas, Suffolck, Talbot sont ou morts ou captifs ; les autres ont pris la fuite. Esprit-Saint, cette fois encore prêtez-moi une lyre inspirée pour célébrer les triomphes de Jeanne : « C’est le Seigneur qui met les armées en poudre ; le Seigneur est son nom : Dominus conterens bella, Dominus nomen est illi. Il a placé Son camp au milieu de Son peuple pour nous délivrer de nos ennemis. Assur est venu du côté de l’aquilon, avec une multitude et une force extraordinaires ; ses légions ont rempli les torrents, et sa cavalerie a couvert les vallées. Il avait juré de brûler mes terres, de passer mes jeunes gens au fil de l’épée, de rendre mes vierges captives. Mais le Seigneur Tout-Puissant l’a frappé, et Il l’a livré aux mains d’une femme qui l’a immolé : et tradidit eum in manus feminæ.

 

Car le puissant ennemi n’a point été renversé par la main des jeunes hommes, ni des vieux guerriers : ce ne sont point les Titans d’Israël, ni les Géants de la nation qui l’ont anéanti ; mais c’est Judith, fille de Mérari, avec les grâces de son visage ».

 

Mais pendant que je chante, d’autres merveilles se sont succédé. Jeanne ne combat plus ; elle vole de triomphes en triomphes. Place, place au dauphin que conduit l’ange de la victoire ! Reims, ouvre tes portes au successeur de Clovis, au petit-fils de saint Louis ; pontife du Seigneur, montez à l’autel, faites couler l’huile sainte et posez la couronne sur le front du LIEUTENANT DE JÉSUS-CHRIST. Et toi, ma jeune héroïne, jouis de ce spectacle qui est ton ouvrage. Ah ! que j’aime à te voir, debout, près de ton roi, à côté de l’autel, ton saint étendard à la main ! Plus tard, quand on voudra te faire un crime de ce privilège, tu répondras noblement : Il avoit esté à la peine ; c’etoit raison qu’il füst à l’honneur.

 

Messieurs, que de prodiges ! quelle révolution éclatante ! Et qui a fait toutes ces choses ? Une jeune fille de dix-huit ans. Je me trompe. À la suite, d’un noble fait d’armes, un de nos rois écrivait à sa mère :

 

« Madame, veuillez mander partout pour faire remercier DIEU ; car, sans point de faute, Il A MONTRÉ CE COUP QU’IL EST BON FRANÇOIS ». Messieurs, quand Dieu se montra-t-Il plus français qu’aux jours de Charles VII ? Le voile qui cache ici l’action divine est transparent. Sous cette armure de jeune fille, c’est le Dieu des batailles qui combat ; Sa vertu est en elle ; et quel instrument plus digne de Lui ? Arrêtons-nous quelques instants à contempler l’ineffable physionomie de cet ange terrestre.

 

Jamais, peut-être, le dogme divin du salut des hommes par une vierge n’a été aussi parfaitement reproduit dans la sphère des choses humaines. Jeanne d’Arc est, dans la loi nouvelle, une des plus suaves et des plus fidèles copies de Marie, comme Judith, Esther, Ruth, Débora étaient ses ébauches figuratives dans l’alliance ancienne. Tous les traits de ces saintes femmes s’appliquent à notre jeune inspirée. Composé harmonieux des perfections les plus contraires, des attributs qui semblent s’exclure, Jeanne n’appartient point à cet ordre de héros vulgaires que leurs brillantes qualités ne rendent pas meilleurs, et ses vertus ne sont pas de celles dont l’enfer est plein. Jeanne est l’héroïne chrétienne par excellence. Ce que les hommes admirent en elle est ce que Dieu couronne. Voyez-la dès le berceau.

 

Dans la solitude de ce riant vallon qu’arrose la Meuse, sur l’herbe émaillée des prairies, à l’ombre des saules et des hêtres, alors que ses mains portaient la houlette ou tournaient les fuseaux, sous les ailes d’une mère chaste et pieuse qui, en mêlant les caresses à la leçon, lui avait appris pour toute science à invoquer ce Père des hommes qui est au cieux, à saluer avec l’ange la Vierge pleine de grâce, les commencements de Jeanne la bergère étaient heureux. Dès ses plus jeunes années, elle fut immaculée dans sa voie ; l’exquise sensibilité de ce coeur si tendre ne s’épancha jamais que sur des objets innocents ou sacrés, comme ces fontaines qui n’égarent jamais hors de leur lit leurs ondes limpides. Si ses doigts tressaient en guirlandes les fleurs des champs, c’était pour en couronner l’image chérie de Notre-Dame-de l’Ermitage.

 

Elle priait tendrement sous les ombrages du vieux chêne ; mais l’accent religieux des cloches, dont elle aussi, comme le plus célèbre guerrier de notre siècle, ne voulait pas perdre une seule vibration (BONAPARTE, Mémoires de Bourrienne, t. IV, ch. 13, p. 122), venait-il frapper son oreille pieuse, ses délices étaient de courir à l’église du village pour y prier encore, y pleurer, et se cacher à l’ombre des autels.

 

Jamais jeunesse ne fut plus pure et plus fervente : innocence de la vie pastorale, paix, silence des vallons, douceur du toit maternel, air embaumé de la maison de Dieu, parfums des campagnes, saintes joies de son matin, vous ne sembliez guère annoncer les pleurs du soir douloureux de sa vie ! (Ps., XXIX, 6) La bonté divine aime à ménager le jeune âge ; elle ne jette pas d’ordinaire sur le front de l’aurore, sur ses teintes gracieuses, les noirs nuages de la tempête (II Rois, XXIII, 4). Prévoyant un soir si orageux, Dieu prit en pitié Jeanne, sa douce petite créature, et répandit la paix sur son enfance, sur les premières heures du jour de sa vie, par une touchante compensation que le coeur rencontre presque toujours comme une loi providentielle qui le console.

 

Mais le brillant midi de Jeanne révéla dans cette âme si pure des richesses auxquelles rien ne se compare.

Brave comme l’épée, elle est pudique comme les anges. Y a-t-il une tache, une poussière même sur cette chaste envoyée du ciel ? Dieu est, sous ce rapport, si délicat dans le choix de Ses instruments !

 

Sa vertu est le seul point où je la trouve susceptible. Elle brave sous les remparts l’atteinte des flèches ; mais une parole d’outrage lancée à sa pudicité fait couler ses larmes, et il faut que ses frères du ciel viennent la consoler. O saintes larmes de la pudeur, pleurs sacrés de la modestie, que je vous vénère ! C’est de la force encore ; c’est la noble énergie du plus magnanime comme du plus délicat amour. Non pas que Jeanne fût tremblante et pusillanime ; jamais la vertu ne fut plus naturelle et moins farouche. Vincent de Paul a dit ce mot, qui est d’un grand homme, et qui définit toute la règle de son virginal institut : « Mes filles, je mets votre chasteté à la garde de votre charité ». – « En voyant Jehanne, disait un jeune et loyal chevalier, nul ne songeait à forfaire ; et ce à cause de la grande bonté qui estoit en elle. ». Heureuse enfant, dont la douceur imprimait le respect, dont la bonté commandait la vertu !

 

Ardente comme un lion, elle est tendre et sensible comme un agneau. Quoi de plus intrépide que Jeanne ? Sa main saisissait, appliquait l’échelle aux murailles, sous une grêle de traits presque tous dirigés contre elle. Comme elle guidait avec grâce son cheval écumant ! Quelle science infuse de la stratégie militaire ! Que de fois elle réveilla l’ardeur assoupie de ses compagnons d’armes ! Elle était l’âme de cette grande lutte. Sans elle, tout languissait ; tout se ranimait, triomphait par elle. Les bras de toute cette armée étaient mus par une voix de femme : Dux femina facti. Mais sa force était sans violence. Les étincelles jaillissent sous les pieds rapides de son coursier, parce qu’elle apprend que le sang de France est répandu.

 

« Jamais, disait-elle, je n’ai vu sang de Françoys, que les cheveux ne se dressassent sur ma tête ». Elle pleurait en pansant les blessures même de ses ennemis ; elle pleurait surtout sur leur perte éternelle.

 

« Glacidas, Glacidas, rens-toi au Roy du ciel ; tu m’as injuriée, mais j’ai grand’ pitié de ton âme ! » Et quand Glacidas et les siens ont roulé dans le fleuve, l’amazone fond en larmes, car elle se dit que leurs âmes coupables paraissent devant Dieu. Dans la plaine de Patay, voyez la guerrière transformée en fille de charité, soutenant entre ses bras et appuyant sur son sein la tête d’un pauvre blessé, d’un Anglais, qu’elle encourage à mourir, tandis qu’il balbutie de ses lèvres défaillantes ses derniers aveux et son repentir.

 

Timide et naïve comme une pauvre petite bergère qui ne sait A ni B, ignorante dans tout le reste, quand le ciel lui a parlé, elle a toute la sublimité du génie, toute l’autorité de l’inspiration. Les chefs de guerre, assemblés en conseil, se cachent de Jeanne par la conscience de leur infériorité ; et la jeune fille, heurtant de sa lance à la porte de la salle, faisait presque pâlir les Gaucourt et les Xaintrailles. « Vous avez été à votre conseil, et moi au mien. En nom Dieu, le conseil de Notre-Seigneur est plus sûr et plus habile que le vôtre ». Ses manières de dire sont nobles, courtoises, princières ; le tutoiement chevaleresque vient à propos se placer sur ses lèvres virginales ; et les plus fiers guerriers, les princes même du sang royal, subissent l’inévitable ascendant de cette parole humaine et surhumaine à la fois.

 

« En avant, gentil duc, à l’assaut ! Ah, gentil duc, as-tu peur ? ne sais-tu pas que j’ai promis à la duchesse de te ramener sain et sauf ? » C’est au duc d’Alençon qu’elle parle ainsi. Dunois lui-même entend son commandement ; il s’incline et promet humblement d’obéir. L’idiome de Jeanne n’a point vieilli. Que dis-je ? comme ces teintes de vétusté qui sont un mérite de plus dans certaines merveilles de l’art, il efface la phrase moderne, de jour en jour, plus terne et plus pauvre, quoi qu’en puisse dire notre orgueil. Ses répliques étaient vives, justes, animées ; c’étaient des éclairs inattendus ; et s’il est permis de parler ainsi, ses répliques ne souffraient pas de répliques. « “ Si Dieu est pour nous, lui dit un docteur, à quoi bon les gens d’armes ? ” – En nom Dieu, répond-elle, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire... Mes pères, mes pères, il y a dans les livres de Messire plus que dans les vôtres. Monseigneur a un livre où aucun clerc ne lit, tant parfait soit-il en cléricature ».

 

Enfin, jetée au milieu des camps et dans l’arène de la guerre, elle est pieuse et recueillie comme une fille du Carmel. Pour elle, la cellule et l’oratoire sont auprès du champ de bataille. Toutes ses amours sont pour Jésus. Elle ne L’oublie pas plus dans la poudre brûlante des luttes guerrières qu’au pied des autels, soit que le sacrifice s’offre dans le silence du lieu saint, ou dans la campagne encore humide des gouttes de la nuit.

 

Et là, comme elle redevient petite en présence de son Dieu ! Quel oubli d’elle-même dans l’ivresse des triomphes ! À l’exemple du Sauveur, qu’elle aime si tendrement, elle ne cherche pas sa gloire, mais la gloire de Celui qui l’a envoyée, la gloire de son Roi qui est au ciel, et de son roi aussi qui est sur la terre. Tant de sainteté, jointe à tant de bravoure, exerce une heureuse séduction sur les coeurs. Dunois est chrétien ; La Hire, qui ne blasphème plus, prie à sa façon ; le camp est un temple ; et mille guerriers s’écrient : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées ! »

 

O Dieu ! dont les voies sont belles, et les sentiers pacifiques (Prov., III, 17), Vous qui marchez par un chemin virginal (Saint Augustin, t. VI, L. De sancta Virginitate, 29), soyez béni d’être venu à notre aide par des mains si pures et si dignes de Vous ! Soyez béni d’avoir fait Jeanne si belle, si sainte, si immaculée !

 

Je cherche en vain ce qui pourrait manquer à mon héroïne ; tous les dons divers s’accumulent sur sa tète ; pas une pierrerie à joindre à sa couronne. Par l’esprit et par le coeur, je ne connais RIEN DE PLUS CHRÉTIEN ET DE PLUS FRANÇAIS QUE JEANNE D’ARC, rien de plus mystique et de plus naïf ; en elle la nature et la grâce se sont embrassées comme soeurs ; l’inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français ; c’est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière ; elle est du ciel et de la terre ; c’est, pardonnez cette anticipation, c’est une martyre qui pleure ; c’est une sainte qui n’a pas d’autels ; que l’on vénère, que l’on invoque presque, et qu’il est permis de plaindre ; que le prêtre loue dans le temple, que les citoyens exaltent dans les rues de la cité ; modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois (elle a prouvé, elle aussi, qu’elle savait comprendre la sainte et noble figure de Jeanne), à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits ; type le plus complet et le plus large au double point de vue de la religion et de la patrie, figure historique qui n’a son semblable nulle part ; Jeanne d’Arc, c’est une douce et chaste apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses de la terre, une île riante de verdure dans l’aride désert de l’histoire humaine, un parfum de l’Éden clans notre triste exil ; et, pour parler le langage de saint Augustin, c’est Dieu venant à nous, cette fois encore, par un sentier virginal.

 

Car, Messieurs, Jeanne d’Arc est de Dieu ; elle est l’envoyée de Dieu ; elle n’a cessé de le dire. Et quel Français se sentirait le triste courage de nier le témoignage des paroles de Jeanne, si magnifiquement confirmé par le témoignage de sa vie et de sa mort ? Et cela, pour ne pas vouloir reconnaître cette vérité si consolante, savoir : que DIEU AIME LA FRANCE, et qu’au besoin Il la sauve par Ses miracles. « Prince de Bourgogne, écrivait Jeanne à l’ennemi de son roi, je vous fais assçavoir, de par le Roy du ciel, pour votre bien et votre honneur, que vous ne gaignerez point bataille à l’encontre des loyaulx Françoys, et que tous ceulx qui guerroyent audit saint royaulme de France, guerroyent contre le Roy Jhésus, roy du ciel et de tout le monde ; s’il vous plaist aguerroyer, allez sur le Sarrazin ».

 

Vous l’entendez, Messieurs, LE SAINT ROYAUME DE FRANCE, LE ROYAUME DES LOYAUX FRANÇAIS, C’EST LE ROYAUME DE DIEU MÊME ; LES ENNEMIS DE LA FRANCE, CE SONT LES ENNEMIS DE JÉSUS.

 

Oui, Dieu aime la France, parce que Dieu aime Son Église, rapporte tout à Son Église, à cette Église qui traverse les siècles, sauvant les âmes et recrutant les légions de l’éternité ; Dieu, dis-je, aime la France, parce qu’il aime Son Église, et que la France, dans tous les temps, a beaucoup fait pour l’Église de Dieu. Et nous, Messieurs, si nous aimons notre pays, si nous aimons la France, et certes nous l’aimons tous, aimons notre Dieu, aimons notre foi, aimons l’Église notre mère, la nourrice de nos pères et la nôtre. Le Français, on vous le dira du couchant à l’aurore, son nom est CHRÉTIEN, son surnom CATHOLIQUE. C’est à ce titre que la France est grande parmi les nations ; c’est à ce prix que Dieu la protège, et qu’il la maintient heureuse et libre. Et si vous voulez savoir en un seul mot toute la philosophie de son histoire, la voici : Et non fuit qui insultaret populo isti, nisi quando recessit a cultu Dornini Dei sui : « Et il ne s’est trouvé personne qui insultât ce peuple, sinon quand il s’est éloigné du Seigneur son Dieu » (Judith, V, 17).

 

Mais la mission réparatrice de Jeanne n’est pas achevée ; elle a commencé son oeuvre dans la gloire ; elle la poursuivra dans la douleur. L’épouse de Jésus doit s’abreuver au calice de son époux. Jeanne va passer du Thabor au Calvaire ; et sa mort sera plus féconde que sa vie. Recueillons-nous, Messieurs. La sagesse antique avait entrevu quel noble spectacle c’est que celui d’un juste aux prises avec l’adversité.

Mais la doctrine chrétienne seule peut nous faire comprendre ce mystère d’expiation, qui tire toute sa vertu de la croix.

SECONDE PARTIE.

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On a dit et l’on a répété souvent que la mission de Jeanne d’Arc expirait au pied de l’autel de Reims, que son devoir était de quitter l’armée et de rentrer sous la chaumière, de déposer le glaive et de reprendre le fuseau ; et parce qu’elle entra de ce moment dans la carrière des malheurs, on l’accuse d’être sortie de la voie que le Seigneur lui avait tracée. Cette appréciation trop humaine, Messieurs, n’est pas fondée sur l’histoire. Après un examen scrupuleux et approfondi, je vois bien que c’était le désir de Jeanne de reprendre la douce vie du hameau ; mais je ne vois pas que ce fût son devoir (Cette vérité a été solidement établie, et le préjugé contraire victorieusement réfuté par le chantre et l'historien de Jeanne d'Arc, M. Le Brun de Charmettes.

 

Qu'il me permette ici l'expression de ma reconnaissance pour sa bienveillante amitié.) Ses voix se taisent, mais son roi parle ; et pour celle en qui la religion de la seconde Majesté avait tant de puissance, je ne sache pas qu’à défaut du ministère des anges, le ciel pût s’expliquer plus authentiquement que par la bouche de l’Oint du Seigneur. Ah ! ne soyons pas de ceux qui ne se reposent point qu’ils n’aient trouvé des torts dans l’adversité, et qui imputent toujours des fautes au malheur. La théologie des amis de Job n’est pas celle des disciples de la croix.

 

Le christianisme repose tout entier sur le dogme de l’expiation, de la rédemption par la douleur.

 

Le Sauveur des hommes a peu agi et beaucoup souffert ; l’Évangile est concis sur Sa vie, prolixe sur Sa passion. Sa grande oeuvre, ç’a été de mourir ; c’est par Sa mort qu’Il a vivifié le monde. Or, si belle est la première et la plus fondamentale vérité du symbole chrétien, c’est aussi la première loi morale du christianisme que les disciples, et surtout les apôtres du Crucifié, continuent le mystère de Ses douleurs. Et si, parmi les enfants des hommes, le ciel se choisit des êtres privilégiés qu’il élève à la gloire d’être les instruments extraordinaires de Sa puissance et de Son amour, ce n’est qu’au prix de mille angoisses qu’Il accorde de telles faveurs.

 

De la grâce divine, plus encore que de la gloire humaine, on peut dire qu’elle vend chèrement ce qu’on croit qu’elle donne. La vie des hommes inspirés est un drame dont le dénouement est presque toujours tragique. Apprenez du grand apôtre quel a été le sort final de tous les prophètes : Lapidati sunt, secti sunt, tentati sunt, in occisione gladii mortui sunt : « Ils ont été lapidés, sciés, éprouvés de mille façons, décapités » (Héb., XI, 39). Et si la religion de la croix atteignait déjà par de si terribles préludes les prophètes anciens, que dire de cette représentation vive et naturelle de Son agonie, de Son crucifiement et de Sa mort, que Jésus-Christ grave en traits si profonds dans le coeur et sur la chair de Ses apôtres et de Ses prophètes de la loi nouvelle, lesquels doivent accomplir en eux ce qui manque à la passion de Jésus. Messieurs, un chrétien qui souffre, c’est Jésus encore qui souffre dans les membres de Son corps, et qui achève ainsi Son oeuvre de rédemption (Coloss., I, 24). Aussi, dans la balance divine, pour le salut d’un peuple, un martyr pèse plus qu’un héros : Melior est patiens viro forti, et qui dominatur animo suo expugnatore urbium (Prov., XVI, 32). LE BAPTÊME DE SANG EST INSÉPARABLE DE LA MISSION DIVINE.

 

Il le comprenait, ce pauvre père, ce bon Jacques d’Arc, quand, ayant entrevu dans un songe l’avenir merveilleux de sa fille, il disait : « Si je savais que la chose advint que j’ai a songée d’elle, je la noyerais à l’instant ». Dès le début, en effet, j’aperçois des indices trop significatifs. Jeanne seule ne les entrevoit que dans un demi-jour : précieuse attention de la providence, qui proportionne la lumière à la force, et qui craint d’oppresser la timide vierge si elle lui montrait du premier coup, comme autrefois à Paul, cette âme de fer, tout ce que sa mission doit lui apporter de douleurs ! (Actes, IX, 15).

 

Ainsi que le jeune et naïf Isaac, elle chemine longtemps sans connaître le fatal secret qui la concerne. Mais, pour tout autre que pour la victime, comme il est évident, dès le départ, qu’elle marche vers la montagne du sacrifice ! Les deux saintes données à Jeanne pour conseillères et pour assistantes, sont deux vierges martyres (saintes Catherine et Marguerite). Pour toute récompense finale, ce qu’elles lui promettent, c’est de la conduire en Paradis.

Aussitôt l’école de la douleur commence. La pieuse enfant est méprisée comme une visionnaire, repoussée comme une intrigante, exorcisée comme une démoniaque ; elle a déjà versé bien des larmes, quand elle obtient d’être conduite à son roi.

 

Là, nouvelles épreuves plus pénibles encore, soupçons injurieux, dédains humiliants, voyage à Poitiers où elle a tant à souffrir, plus effrayée qu’elle est des arguments d’une armée de docteurs que de l’artillerie d’une armée d’Anglais.

 

Puis, au fort même de l’action, et quand elle va être précipitée dans la gloire, voyez comme le ciel lui fait sentir que ce n’est pas elle qui agit, mais le bras divin qui agit par elle ; voyez comme la douleur précède et achète toujours le triomphe, afin qu’elle dise comme Paul : « Ma force n’est pas de moi, mais de Dieu : car, quand je suis faible, c’est alors que je suis forte : Cum infirmior, tunc potens sum » (II Cor., XII, 10). C’était le grand et solennel jour du sept mai, celui qui devait immortaliser la jeune héroïne et décider la délivrance d’Orléans. Une grande victoire l’attend, elle le sait ; mais elle sait aussi depuis longtemps que son sang doit couler. Jésus combat par elle ; or l’instrument doit s’accommoder, s’approprier à la main qui l’emploie, et la main de Jésus a été transpercée. Au milieu de la bataille, un trait la frappe au sein et la renverse. Un instant effrayée, elle pleure ; ses saintes, qui l’avaient avertie, la consolent ; elle arrache de sa propre main la flèche qui l’a percée, et se met en prière. Et comme Dunois, désespéré, sonnait la retraite : « En nom Dieu, s’écrie-t-elle en se précipitant vers la Bastille, tout est vôtre, et y entrez ». Tout à l’heure elle gisait dans son sang, et la voilà rayonnante de gloire. Sa blessure a été le signal de son triomphe ; c’est la force dans l’infirmité, la puissance par la faiblesse : Cum infirmior, tunc potens sum. Un autre jour, c’était devant Jargeau, elle s’élance la première à l’assaut ; une pierre énorme roule sur sa tête et la renverse dans le fossé. Un cri de triomphe a retenti sur le rempart ; l’épouvante a glacé les Français. Se relevant soudain plus fière et plus terrible : « Amis, sus ! sus ! notre Sire a condamné les Anglais ; ils sont tous nôtres ». Les Français se raniment, la place est emportée, et Suffolck n’a que le temps de faire un chevalier pour lui rendre glorieusement les armes. C’est toujours le dogme chrétien ; la mystérieuse PRÉPARATION du succès par le revers, DE LA VICTOIRE PAR LA DÉFAITE : Cum infirmior, tunc potens sum.

 

 

Mais si l’empreinte de la croix est ainsi marquée jusque sur l’épée victorieuse de Jeanne, que sera-ce maintenant que cette épée vole en éclats sans qu’on puisse la reforger jamais ? Si la phase glorieuse de sa vie n’est pas étrangère à la douleur, que sera-ce maintenant qu’elle entre dans la période de ses angoisses, maintenant que l’action cesse et que la passion commence ?

 

« Je ne durerai qu’un an, et guère audelà, disait-elle souvent au roi ; il faut tâcher de me bien employer cette année ».

 

Hélas ! ce beau mois de mai, qui l’avait vue victorieuse et entourée d’hommages dans Orléans, ne reparut que pour la voir captive à Compiègne. O Jeanne ! je vous aimais heureuse et triomphante, je ne vous aime pas moins, et je vous vénère davantage dans vos malheurs ! Vous avez été jugée digne, non seulement d’être l’instrument de Dieu, mais encore de Lui être offerte en holocauste (Actes, V, 41). Dieu ne manque pas de bras par qui verser le sang ; mais des victimes pures dont le sang répandu soit un sacrifice agréable à ses yeux, voilà ce que Dieu cherche. Il ne faut que des qualités telles quelles pour être un héros ; il faut des vertus sans tache pour être un martyr. Tel est désormais le rôle douloureux de Jeanne.

 

Depuis qu’elle a quitté Reims, la mandataire du ciel est redevenue une humble fille de la terre. Sa bravoure lui reste, son inspiration l’a quittée. Il est d’une grande âme, Messieurs, quand on a gouverné, de savoir obéir, et de n’avoir pas désappris la soumission dans le commandement. Notre héroïne, depuis que Dieu ne la conseille plus, se soumet aux conseils des hommes ; ce que d’autres décident, elle l’exécute, sans nulle indication de ses voix, ni pour, ni contre. Et ici encore j’admire la délicatesse et la sainteté de la providence, qui dirigeait elle-même la guerrière, qui laisse marcher la victime. Quand Jeanne volait à la victoire, Dieu la conduisait par le bras ; quand elle s’achemine vers le bûcher, Dieu se voile pour un temps et retire son concours. Ainsi la sagesse divine est toujours justifiée dans Ses voies.

 

Désormais les anges et les saintes martyres parlent à Jeanne de son âme, de ses malheurs ; ils ne lui parlent plus de ses exploits. Ce n’est pas seulement le glaive miraculeux qui s’est brisé dans sa main ; son étendard, son saint étendard, qu’elle aimait quarante fois plus que son épée, a roulé près d’elle dans la poussière. Paris entend sa voix et la méprise impunément ; pour la première fois la victoire ne lui obéit pas. Blessée sous les murs de la grande cité, elle voudrait y mourir, et la mort est indocile comme la victoire. O journée fatale ! épreuve terrible ! L’envie de ses rivaux triomphe et s’exaspère ; ses amis hésitent et n’osent plus se prononcer en sa faveur.

 

Tels sont les hommes ; sitôt que le succès manque, leur foi chancelle. Ainsi les apôtres, témoins de tant de prodiges authentiques, abandonnent et renient leur Maître « quand vient l’heure des méchants et la puissance des ténèbres » (Luc, XXII, 53). Leurs convictions, si solidement établies, périssent avec leurs espérances. Sperabamus : « Nous espérions » (Luc, XXIV, 17), disent-ils ; ils se résignent à croire qu’ils ont été déçus. Ainsi Jeanne voit en un instant tout le passé de sa gloire s’effacer aux yeux des hommes ; le caractère surnaturel de ses expéditions les plus merveilleuses devient équivoque : Sperabamus : « Nous espérions ».

 

Mais ce n’est là que le prélude des douleurs. À peine un dernier rayon de gloire utilitaire est-il venu luire sur son front, qu’une autre lumière ne tarde pas à briller pour elle. Ses saintes lui ont annoncé sa captivité prochaine. À cette nouvelle, déjà pressentie, elle demande avec larmes de mourir plutôt que d’endurer une longue prison. Pour toute réponse, il lui est dit : « qu’elle prenne tout en gré, et que Dieu lui aidera ». Mon coeur se serre, Messieurs. La vierge qui avait délivré votre ville, qui avait rendu le courage aux guerriers et la couronne à son roi, est tombée entre des mains profanes. Jeanne, abandonnée des siens, et peut-être trahie, comme son divin Maître, est vendue à l’ennemi, vendue, elle, non ce qu’on vend un esclave, mais une tête couronnée. Une prison s’ouvre, prison affreuse, où l’attendent des supplices et des perfidies qu’on ne saurait redire ; prison dont les murailles ont des yeux pour la lubricité, des oreilles pour la trahison.

 

Un tribunal est érigé par la haine ; un autre Caïphe sollicite le privilège de s’y asseoir. C’est un évêque, un Français, je le sais ; n’en rougissons pas, Messieurs ; depuis longtemps il a renié sa patrie et s’est vendu à l’étranger ; on l’appelle Anglais, Bourguignon, on ne l’appelle plus Français. Les interrogatoires commencent.

Là, quel contraste ! D’une part, l’hypocrisie, la bassesse de sentiments et de langage, la servilité, la cruauté ; de l’autre, la franchise, l’élévation, la noblesse ; l’indépendance, la douceur. Cependant, combien Jeanne souffre, elle si pieuse, si délicate, si respectueuse ! Sans doute ses saintes viennent la consoler : « Je serais morte, dit-elle, sans la révélation qui me conforte chaque jour ». Mais à ces voix du ciel qui la rassurent, on oppose la voix de l’Église : comme si quelques âmes vénales, c’était l’Église.

 

L’Église ! elle parlera un jour, et l’on saura ce qu’elle pensait dans cette grande affaire. L’accusée invoque le pape, le concile : « Le pape est trop loin, lui dit-on, c’est à votre pontife que vous devez obéir ». Elle est, comme Jésus, interrogée, jugée, condamnée avec tout l’appareil des formes légales et le cérémonial imposant de l’orthodoxie.

 

Mais Jésus était un Dieu ; elle n’est qu’une faible femme. Et si l’Homme-Dieu a frémi, si l’Homme. Dieu a sué une sueur de sang, s’Il a eu besoin qu’un ange vînt Le soutenir dans Son agonie, s’Il a demandé que le calice de la douleur passât loin de Lui, comment s’étonner du trouble de Jeanne, de ses craintes, de ses larmes, de ses hésitations passagères ?

 

Ah ! loin que je me scandalise de retrouver dans mon héroïne cette horreur de la souffrance et de la mort qui ne vient pas du préjugé, mais de la nature (Saint Augustin, t. V, Sermon CLXXII, 1), je m’intéresse à sa douce sensibilité, qui la rapproche plus de ma faiblesse, et qui donne plus de prix à son sacrifice et à sa résignation. « Si vos voix vous eussent commandé de sortir et signifié que vous seriez prise, lui dit le juge, y fûtes-vous allée ? – « Si j’eusse su l’heure et que je dusse être prise, je n’y fusse point allée volontiers, toutefois j’eusse fait leur commandement en la fin, quelque chose qui me dût être venue ». Retrouvez-vous ici le langage du Maître : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de Moi ! Cependant que Ma volonté ne Se fasse pas, mais la Vôtre ? » (Matt, XXVI, 39).

 

Jésus-Christ n’est pas de l’école des stoïciens ; Il sent vivement la douleur, et Il avoue qu’elle est un mal ; Il ne va pas au-devant d’elle, Il l’accepte. Jeanne se flatte jusqu’à la fin ; Dieu lui laisse cette dernière ressource des malheureux, qui est l’espérance. Par le martyre qui lui est prédit, elle entend ses douleurs présentes. Mais bientôt les illusions s’envolent ; un bûcher s’allume, et la victime s’avance en pleurant.

 

Pardonnez si j’insiste sur la conformité minutieuse des circonstances de sa mort avec celle du Sauveur des hommes : la ressemblance du disciple n’est pas un outrage pour le maître. Elle s’attendrit sur Rouen, comme Jésus sur Jérusalem ; elle prédit et déplore la perte de son juge, comme Jésus celle de Judas ; comme Lui, elle pardonne à ses bourreaux. Un instant encore la nature affaiblie succombe ; mais n’avons-nous pas entendu le Christ s’écrier avec l’accent d’une angoisse inexprimable : Eli, Eli, lamma sabacthani ? (Matth., XXVII, 46). Elle tient entre ses mains, elle couvre de ses baisers une croix, une pauvre croix de bois.

 

De nouveau, elle rend témoignage à la vérité de sa mission, à l’innocence de son roi. Au milieu des flammes, ses derniers soins sont des attentions de charité et de modestie. Les yeux toujours fixés sur le signe sacré, on l’entend invoquer avec larmes les benoîts anges, et les saints et les saintes du Paradis. Elle incline la tête, pousse un grand cri : Jésus ! Jésus ! Et du sein du bûcher, son âme, comme une blanche colombe, s’envole vers les cieux... Eh quoi ! vous tremblez, vous pleurez, ennemis de la France !

 

Peuple de braves, vous avez brûlé une vierge de vingt ans ; n’êtes-vous pas fiers de cet exploit chevaleresque ! Oui, tremblez et pleurez, ennemis de la France. Vous avez vaincu : mais votre victoire, comme celle de Satan sur Jésus, est une défaite (I Cor., II, 8). Vous avez cru n’être que des bourreaux, et vous étiez des sacrificateurs. Parmi ces tempêtes et ces orages, il fallait du sang pour apaiser le ciel et purifier la terre. La France est rachetée, puisque Dieu a accepté d’elle une vierge pour hostie : Sanguine placastis ventos, et virgine cæsa ; sanguine quoerendi reditus. (VIRGILE, Æneid.) Il est désormais permis d’espérer d’heureux retours de fortune. Il a raison, ce secrétaire du roi des Anglais qui s’écrie : « Nous sommes perdus, car nous avons fait mourir une sainte ! » Les cendres de Jeanne crient vengeance contre vous, pardon pour la France ; sa mort vous sera plus fatale que sa vie (Judic., XVI, 30).

 

Dans un même supplice, je vois trois triomphes : le triomphe de la France, le triomphe de la Foi, le triomphe de Jeanne. Triomphe de la France. On apportait les clefs des villes sur le cercueil de Duguesclin, et le nom de Condé gagnait des batailles. Jeanne n’aura point de sépulcre ; son noble coeur, la seule partie que le feu n’ait pu détruire, a été jeté dans les flots. Mais son ombre, mais sa terrible image poursuivra les Anglais jusqu’à ce qu’ils soient refoulés dans leur île. « Je sais bien, disait-elle, que les Anglais me feront mourir, parce qu’ils croient pouvoir s’emparer de la France après ma mort ; mais seraient-ils cent mille de plus (Jeanne appelait les Anglais d’un surnom joyeux et militaire : Jeanne était Française, et jusque dans les fers elle avait la gaîté française), seraient-ils cent mille de plus, ils n’auront pas le royaume…

 

Avant qu’il soit sept ans, les Anglais abandonneront un plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans ». Six ans ne s’étaient pas écoulés, et Paris, « ce grand gage », se rendait presque sans coup férir à l’intrépide Dunois. Bientôt Charles le Victorieux régnait sur tout le pays de ses ancêtres ; et un siècle plus tard, la blanche bannière de France, flottant sur Calais, laissait lire dans ses plis l’accomplissement de la parole prophétique de Jeanne : Les Anglais seront boutés hors de France. Une femme, une reine voluptueuse avait perdu le royaume ; une bergère héroïque, une vierge martyre l’a sauvé.


Triomphe de la Foi. Messieurs, dans cette invasion de l’Angleterre, notre nationalité n’était pas seule en péril. Dieu, qui rapporte tous Ses conseils à la conservation de Sa sainte Église, apercevait un autre danger.

La France possède un trésor plus précieux encore que son indépendance, qui nous est si chère à tous pourtant, c’est SA FOI CATHOLIQUE, SON ORTHODOXIE INTACTE ET VIRGINALE ; c’est ce trésor qui allait périr. Circonstance mémorable, Messieurs ! Devant le tribunal du Juge suprême des nations,l’Angleterre, en prononçant la sentence de Jeanne d’Arc, a signé, cent ans à l’avance, sa propre condamnation.

 

HÉRÉTIQUE, APOSTATE, SCHISMATIQUE, MALCRÉANTE DE LA FOI DE JHÉSU-CHRIST, tels sont les griefs inscrits, de par l’Angleterre, sur la tête de Jeanne. Ne déchirons pas cette inscription précieuse ; livrons-la à l’histoire ; elle pourra lui servir bientôt pour marquer au front une autre coupable, une grande coupable. Édouard n’a-t il pas déjà parlé de faire des prêtres anglais qui chanteront la messe malgré le pape ? Et, à la licence qui règne, ne sentez-vous pas qu’Henri VIII approche ? C’est à ce point de vue, Messieurs, que la mission de Jeanne s’élargit et. prend des proportions immenses. Que la France devînt anglaise, un siècle plus tard elle cessait d’être catholique ; ou bien, si elle résistait à ses dominateurs, elle se précipitait, comme l’Irlande, dans des luttes et des calamités sans fin. La cause de la France, au quinzième siècle, était la cause de Dieu, la cause de la vérité : et l’on a dit que LA VÉRITÉ A BESOIN DE LA FRANCE.

 

Ne vous étonnez donc pas que les deux plus illustres représentants de la monarchie catholique, saint Louis et saint Charlemagne (j’aime pour le grand empereur cette canonisation par la bouche inspirée de Jeanne), se soient émus au sein de la gloire, sur leur trône immortel, et qu’ils aient demandé un miracle pour la France. Ne vous étonnez pas si l’archange de la France est envoyé vers une vierge, et si cette vierge est choisie au pied des autels de Remy, l’apôtre des Français, de Remy « qui a sacré et béni, dans la descendance de Clovis, les perpétuels défenseurs de l’Église et des pauvres »

(Bossuet, Polit. sacr., l. VII, art. 6). Ne vous étonnez pas enfin si la mission de la libératrice de la France se termine par un grand et mémorable sacrifice. Au mal qui nous menaçait, il fallait un remède surnaturel ; quand la religion du divin Crucifié est en cause, les prodiges de valeur ne suffisent pas, il faut des prodiges de douleur. Ce sont encore nos ennemis qui l’ont proclamé, alors qu’ils se frappaient la poitrine en descendant de cet autre calvaire : « Elle est martyre pour son droict Seigneur ». Et si vous me demandez quel est son Seigneur, elle m’a appris à vous répondre que c’est Jésus-Christ.

 

Enfin, triomphe de Jeanne. Serai-je paradoxal si je dis que le supplice de Jeanne était nécessaire à sa gloire même temporelle ? Outre qu’elle y a conquis « ce je ne sais quoi d’achevé que le malheur ajoute à la vertu », sans le procès de Jeanne d’Arc, sans la procédure de révision qui en a été la conséquence, si l’héroïne, après le couronnement de Reims, était rentrée sous la chaumière de DomRémy, qu’elle y eût achevé ses jours dans les soins obscurs de la vie champêtre, Jeanne d’Arc serait pour la postérité, serait pour nous un problème insoluble. Des ombres douteuses se mêleraient aux rayons de sa gloire ; sa mémoire tiendrait un milieu incertain entre la légende et l’histoire. Le roman y gagnerait de pouvoir hasarder mille suppositions aventureuses ; l’oeuvre sainte et surnaturelle de Dieu disparaîtrait. Jeanne serait plus fêtée, plus célébrée des mondains et de ceux que l’Écriture appelle la faction des lascifs : factio lascivientium (Amos, VI, 7) ; les chrétiens, affligés, trembleraient sur la fin d’une vie que tant de gloire eût exposée à tant de séductions. Messieurs, même au point de vue humain, il n’y avait d’autre issue pour Jeanne que le cloître ou le martyre.

 

Je me trompe : on eût douté de la sincérité des dispositions sorties du cloître. Chose admirable et providentielle ! L’événement le plus extraordinaire, le plus surnaturel qui figure dans les annales humaines, est en même temps le plus authentique et le plus incontestable.


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Et maintenant, Messieurs, je m’arrête ; et quand je jette un regard sur le chemin que nous avons parcouru, oh ! que j’aime à reposer mes yeux sur cette ville d’Orléans ! Orléans, où Jeanne ne trouva point d’incrédules ni d’envieux, mais où elle fut reçue comme un ange libérateur ; Orléans, où elle conquit ses premiers et ses plus doux titres de gloire ; Orléans, qui a toujours gardé dans son coeur la précieuse mémoire de Jeanne, et qui, après quatre cents ans, célèbre encore ses triomphes avec tant d’amour et de reconnaissance !

 

Français et catholique, avec quel bonheur, Messieurs, je suis venu payer ce faible tribut à votre libératrice, en présence (je regrette de ne pouvoir nommer un pontife si éminent, en qui j’eusse trouvé l’indulgence du génie) en présence de ce clergé vénérable, de ces illustres magistrats, de ces braves guerriers, de toute cette multitude enfin, dont la devise est toujours celle de Jeanne : RELIGION ET PATRIE. Orléans, ton nom sera grand jusqu’à la fin des âges entre toutes les cités !

 

O vous qui écrivez les fastes de la France et de l’Église, aux noms de Clovis et de Tolbiac, de Charles Martel et des plaines de Poitiers, joignez les noms de JEANNE et d’ORLÉANS, noms désormais inséparables ; car Orléans n’a pas été seulement le théâtre des exploits de Jeanne, il en a été l’auxiliaire ; Jeanne a sauvé son pays et sa foi, et c’est à Orléans ; elle tenait le glaive divin, et Orléans, Orléans tout entier combattait avec elle. Chrétiens qui m’avez entendu, femmes, vierges, enfants de la cité, vos pères ont partagé la gloire de Jeanne, et ils vous l’ont transmise.

 

Mais Jeanne vous a laissé un autre héritage non moins précieux : c’est celui de sa foi, de sa piété, de ses douces et aimables vertus. La religion n’a pas de plus séduisant modèle à vous offrir que votre libératrice. Ah ! qu’Orléans soit toujours la digne cité de Jeanne ! que Jeanne se retrouve, qu’elle vive, qu’elle respire toujours dans Orléans ! Que sa gracieuse et sainte figure resplendisse dans vos moeurs, qu’elle brille dans vos oeuvres. Marcher sur ses pas, c’est marcher dans le sentier de l’honneur ; oui ; mais c’est marcher aussi dans le sentier du ciel.

 

Et les rigueurs dont Jeanne a été victime ici-bas proclament assez éloquemment qu’il n’y a rien de solide, rien de vrai, que ce qui conduit au ciel.

 

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Publié dans Histoire de France

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